À Genève, la CNUCED chiffre à 71,5 milliards de dollars la reconstruction de Gaza

Dans son nouveau rapport sur l’économie palestinienne, présenté ce 24 septembre à Genève, la CNUCED estime à 71,5 milliards de dollars les besoins de relèvement et de reconstruction de Gaza. Mais les chiffres publiés par l’organisation montrent que l’enjeu dépasse largement la remise en état des bâtiments et des infrastructures : appareil productif, emploi, agriculture, finances publiques et système bancaire sont eux aussi profondément fragilisés.
Le chiffre donne immédiatement la mesure du chantier : selon le dernier rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, les besoins de relèvement et de reconstruction de Gaza atteignent désormais 71,5 milliards de dollars, un montant susceptible d’augmenter si de nouveaux dommages sont recensés. Présenté jeudi au Conseil du commerce et du développement à Genève, le document dresse surtout le portrait d’une économie dont une grande partie des capacités de production a disparu depuis octobre 2023.
L’estimation de la reconstruction ne provient pas de la seule CNUCED. Elle reprend les travaux menés conjointement par la Banque mondiale, l’Union européenne et les Nations Unies dans le cadre de leur évaluation des dommages et des besoins publiée au printemps. Celle-ci chiffre les dégâts directs causés aux infrastructures à 35,2 milliards de dollars et les pertes économiques et sociales à 22,7 milliards. Sur l’ensemble de la décennie à venir, quelque 71,4 à 71,5 milliards seraient nécessaires pour le relèvement et la reconstruction, dont plus de 26 milliards au cours des dix-huit premiers mois.
Une reprise qui masque l’effondrement précédent
Mais attention : certains chiffres du rapport pourraient, pris isolément, donner une impression trompeuse, notamment que le PIB réel de Gaza ai progressé de 34,2 % en 2025. La CNUCED insiste cependant sur le caractère essentiellement statistique de ce rebond, intervenu après une contraction de 83 % en 2024.
En valeur par habitant, la situation reste sans commune mesure avec celle qui prévalait avant le conflit. Le PIB par habitant de Gaza s’établissait à 212 dollars en 2025, soit seulement 17 % de son niveau de 2022. La part de Gaza dans l’économie palestinienne est parallèlement passée de 17,4 % avant octobre 2023 à moins de 4 %. Le chômage a atteint 78 %, tandis que plus de neuf personnes en âge de travailler sur dix n’occupaient aucun emploi.
Cette contraction apparaît encore plus nettement lorsqu’on regarde les secteurs productifs. Par rapport à 2022, la production agricole et industrielle demeure inférieure de 94 %, tandis que l’activité de construction affiche une baisse de 99 %. Selon la CNUCED, 92 % des établissements économiques de Gaza ont été endommagés ou détruits depuis octobre 2023.
Dans ces conditions, reconstruire ne consiste pas seulement à remettre en état des routes, des logements ou des réseaux d’eau. Il faudra également recréer des entreprises, reconstituer des chaînes d’approvisionnement, rétablir les capacités agricoles et industrielles et permettre à une population privée de revenus de retrouver progressivement une activité économique.
Le logement ne représente qu’une partie du chantier
Sans surprise, le logement constitue la première catégorie de dommages matériels. L’évaluation commune de la Banque mondiale, de l’Union européenne et de l’ONU estime que plus de 371 000 logements ont été endommagés ou détruits et chiffre à 16,2 milliards de dollars les besoins de reconstruction dans ce seul secteur.
Mais les besoins sont également considérables dans l’agriculture et l’alimentation, évalués à 10,5 milliards de dollars, dans la santé, à 10 milliards, et dans le commerce et l’industrie, à environ 9 milliards. Plus de la moitié des hôpitaux et des centres de soins primaires étaient encore hors service au moment de l’évaluation, tandis que moins de 1,5 % des terres agricoles de Gaza restaient à la fois accessibles et non endommagées.
Cette dernière donnée explique en partie pourquoi la CNUCED insiste sur la nécessité de reconstruire les capacités productives plutôt que de penser le relèvement uniquement sous l’angle de l’aide humanitaire. Agriculture, industrie, énergie, construction et technologies devront pouvoir redémarrer si l’économie doit retrouver une certaine autonomie.
Le niveau des prix constitue une autre difficulté. En 2025, ils restaient en moyenne 274 % plus élevés qu’en 2022 à Gaza, avec des écarts encore supérieurs pour plusieurs produits de première nécessité. Une économie peut donc théoriquement recommencer à produire tout en restant inaccessible à une large partie de sa population faute de revenus suffisants.
La crise dépasse Gaza
Le rapport présenté à Genève ne se limite pas à la bande de Gaza. Il décrit également une situation financière de plus en plus difficile pour l’Autorité palestinienne et pour le secteur bancaire.
Dans le cadre du protocole de Paris, Israël collecte pour le compte de l’Autorité palestinienne une part importante de ses recettes fiscales, avant de les lui transférer. Selon la CNUCED, les déductions et sommes non transférées entre janvier 2019 et mars 2026 atteignent 3,67 milliards de dollars, soit l’équivalent de 83 % des recettes nettes palestiniennes de l’année 2025. Le rapport indique également que les transferts de ces recettes ont été entièrement suspendus entre mai 2025 et le milieu de l’année 2026.
Le système bancaire est lui aussi davantage exposé au secteur public. En additionnant les prêts accordés directement au gouvernement et les crédits garantis par les salaires publics, cette exposition atteint désormais 5,3 milliards de dollars, soit 42 % de l’ensemble des prêts bancaires. La CNUCED avertit qu’une aggravation des difficultés budgétaires pourrait donc se transmettre au système financier et compliquer, à terme, le financement d’importations essentielles comme les médicaments, le carburant ou les denrées alimentaires.
En Cisjordanie, le rapport relève parallèlement une détérioration des conditions économiques, qu’il associe notamment aux restrictions d’accès aux terres et aux ressources ainsi qu’à l’expansion des colonies israéliennes. Il fait état de 38 communautés palestiniennes vidées de leurs habitants depuis 2023 et indique que les déplacements enregistrés au seul premier trimestre 2026 ont dépassé ceux de toute l’année 2025. Ces constats sont ceux établis par la CNUCED dans le cadre de son mandat sur l’économie du Territoire palestinien occupé.
Reconstruire, mais dans quel ordre ?
Le chiffre de 71,5 milliards de dollars ne correspond donc pas à une facture qu’il suffirait de financer en une fois. L’évaluation réalisée au printemps distingue plusieurs étapes et estime que 26,3 milliards de dollars seraient nécessaires au cours des dix-huit premiers mois, avec des priorités très concrètes : logement temporaire, déblaiement, remise en état des services essentiels, systèmes de santé, alimentation et reprise des activités économiques.
La suite dépendra autant de la capacité à mobiliser les financements internationaux que des conditions permettant effectivement de conduire les travaux et de faire circuler matériaux, équipements, capitaux et travailleurs. L’évaluation conjointe de la Banque mondiale, de l’Union européenne et de l’ONU précise d’ailleurs qu’elle fournit une base technique pour la planification, sans définir elle-même les modalités politiques ou institutionnelles de la reconstruction.
C’est peut-être le principal enseignement du rapport présenté cette semaine à Genève : la reconstruction de Gaza ne commencera pas seulement avec du béton. Elle supposera de reconstituer simultanément une économie, des emplois, des institutions financières et des capacités de production qui se sont très fortement contractées en quelques années.
Dans les salles de la CNUCED, les 71,5 milliards de dollars fournissent désormais un ordre de grandeur. La question qui vient ensuite est autrement plus complexe : déterminer comment transformer cette estimation en une reconstruction capable de faire fonctionner, à nouveau, une économie.


