À Genève, la campagne discrète pour prendre la tête de l’OIT

Les trois candidats à la direction générale de l’Organisation internationale du Travail ont présenté mercredi leur vision devant les gouvernements, les employeurs et les travailleurs. D’ici au vote du 16 novembre, la campagne entre dans une phase moins visible, faite de consultations, de rencontres et de recherche de soutiens au sein d’un collège électoral dont la composition fait toute la singularité de l’OIT.
Pendant près de cinq heures, mercredi 23 septembre, tout était public. Yolanda Díaz Pérez, Gilbert F. Houngbo puis Javier González-Olaechea Franco se sont succédé dans la salle du Conseil d’administration de l’OIT, à Genève, pour défendre leur candidature à la direction générale de l’organisation.
Chacun disposait de cinq minutes pour présenter sa vision avant de répondre à seize questions, quatre posées par les représentants des employeurs, quatre par ceux des travailleurs et huit par les gouvernements, réparties entre les différentes régions du monde. L’exercice était retransmis en direct et traduit dans les sept langues de travail de l’organisation.
La partie la plus visible du processus est désormais terminée. La prochaine étape officielle n’aura lieu que le 9 novembre, lorsque les trois candidats seront entendus à huis clos par le Conseil d’administration. Une semaine plus tard, le 16 novembre, ses membres voteront à bulletin secret pour désigner la personne qui prendra la tête de l’OIT le 1er octobre 2027.
Entre les deux commence une période beaucoup moins spectaculaire, mais probablement plus décisive pour les trois candidatures.
Cinquante-six voix, réparties en trois collèges
L’élection d’un directeur général de l’OIT ne ressemble pas tout à fait à celle d’un responsable d’une autre organisation internationale.
Le Conseil d’administration compte 56 membres titulaires disposant du droit de vote : 28 représentants des gouvernements, 14 représentants des employeurs et 14 représentants des travailleurs. Les gouvernements ne disposent donc que de la moitié des voix, tandis que l’autre moitié appartient à parts égales aux deux partenaires sociaux.
Cette architecture tripartite, caractéristique de l’OIT depuis sa création, dessine une campagne particulière. Convaincre des capitales ne suffit pas. Une candidature doit également pouvoir parler aux organisations patronales et syndicales, dont les préoccupations et les priorités ne recoupent pas nécessairement celles des États.
Parmi les 28 sièges gouvernementaux, dix sont occupés de façon permanente par les États considérés comme ayant la plus grande importance industrielle : Allemagne, Brésil, Chine, États-Unis, France, Inde, Italie, Japon, Royaume-Uni et Russie. Les dix-huit autres sont élus par la Conférence internationale du Travail.
Pour être élu, un candidat doit obtenir plus de la moitié des voix des membres habilités à voter. Si aucun n’y parvient au premier tour, le candidat arrivé dernier est éliminé et les scrutins se poursuivent jusqu’à ce qu’une majorité se dégage. Les règles prévoient même des pauses d’au moins 45 minutes entre les tours, précisément afin de permettre des consultations.
Le 16 novembre, les portes de la salle seront fermées, les téléphones et commentaires sur les réseaux sociaux proscrits, et les candidats eux-mêmes ne pourront pas assister au scrutin. Seul un représentant de chacun d’eux pourra observer son déroulement.
Trois candidatures, trois façons de parler de l’OIT
Le grand oral de mercredi a également permis de mesurer les différences de positionnement entre les trois prétendants, même si tous placent le tripartisme et l’avenir du travail au centre de leur programme.
Gilbert F. Houngbo, directeur général depuis 2022, sollicite un second mandat. Sa candidature insiste logiquement sur la continuité de l’action engagée, tout en proposant d’accélérer la transformation de l’organisation face aux bouleversements technologiques, géopolitiques et économiques. Dans sa déclaration de vision, il présente le tripartisme comme l’un des principaux atouts de l’OIT et met en avant les réformes menées depuis son arrivée, notamment dans le domaine des normes, du système de contrôle et de la gouvernance.
Yolanda Díaz Pérez, deuxième vice-présidente du gouvernement espagnol et ministre du Travail et de l’Économie sociale, part d’un diagnostic plus volontariste sur la nécessité d’un changement stratégique. Elle veut renforcer le rôle normatif de l’OIT face à l’intelligence artificielle et aux transformations climatiques, développer la protection sociale et propose notamment l’élaboration d’une charte mondiale des droits du travail. Sa déclaration insiste également sur la nécessité d’accroître le poids du Sud global dans l’organisation.
Le Péruvien Javier González-Olaechea Franco, ancien ministre des Affaires étrangères, place pour sa part sa candidature sous le signe de ce qu’il appelle une « ère de disruption ». Il met l’accent sur les conséquences de l’intelligence artificielle, la productivité, la formalisation de l’emploi et la formation, tout en insistant sur la nécessité de préserver un équilibre entre travailleurs, entreprises et gouvernements.
Il ne s’agit toutefois que de la partie publique des candidatures. La logique électorale qui commence maintenant sera nécessairement plus composite, puisque chaque prétendant devra construire un soutien susceptible de traverser les trois groupes du Conseil.
Une campagne très encadrée
L’OIT assume d’ailleurs l’existence d’une campagne. Ses règles demandent explicitement aux candidats de déclarer leurs activités de campagne, y compris les réunions, ateliers et visites, ainsi que leur financement. Elles interdisent en revanche toute promesse, faveur ou cadeau susceptible d’influencer le scrutin et imposent au personnel de l’organisation une stricte neutralité.
Les semaines qui viennent devraient donc être rythmées par des échanges avec les différentes composantes de l’organisation, avant les auditions de novembre. Dans une ville où représentants permanents, organisations patronales, responsables syndicaux et fonctionnaires internationaux se croisent en permanence, cette campagne a une géographie assez naturelle.
Les groupes régionaux comptent, mais ils ne constituent qu’une partie de l’équation. Un gouvernement peut soutenir officiellement une candidature sans que les représentants des employeurs ou des travailleurs de son pays soient liés par cette position. À l’inverse, une candidature susceptible de réunir des appuis au sein des trois collèges peut dépasser des alignements strictement géographiques. C’est ce qui rend cette élection plus difficile à lire depuis l’extérieur que beaucoup d’autres scrutins internationaux.
Au bord du Lac, les mauvaises langues diraient qu’il s’agit d’une élection où les électeurs mentent autant que les candidats…
Le huis clos de novembre
Le 9 novembre, les trois candidats reviendront devant le Conseil d’administration, mais cette fois sans public. Chacun sera entendu individuellement, disposera du même temps de parole et répondra aux questions des membres dans une séance dont aucun enregistrement ne sera autorisé.
Une semaine plus tard, les 56 électeurs seront appelés un à un à déposer leur bulletin dans l’urne. Les gouvernements voteront d’abord, suivis des représentants des employeurs puis de ceux des travailleurs. Le résultat de chaque tour sera annoncé dans la salle, avant que le nom du directeur général élu ne soit finalement proclamé en séance publique.
D’ici là, la campagne aura quitté la lumière de l’événement organisé mercredi au siège de l’OIT pour retrouver un terrain beaucoup plus familier à la Genève internationale : celui des rendez-vous, des consultations et des conversations entre représentants qui précèdent les grands votes multilatéraux.
À l’OIT plus qu’ailleurs, une particularité demeurera toutefois jusqu’au dernier bulletin : aucune candidature ne peut construire son chemin vers la direction générale en ne parlant qu’aux diplomates.


